NUIT DEBOUT NICE

Pourquoi j'ai aidé des réfugiés


#1

J’ai 45 ans et 2 enfants. Je suis fonctionnaire de l’Education
Nationale, Ingénieur d’Etude dans un laboratoire de recherche du CNRS /
Université Nice Sophia Antipolis. Je suis également enseignant au
département de Géographie de la Faculté des Sciences et Membre du
Conseil Scientifique Régional du Patrimoine Naturel Provence Alpes Côte
d’Azur. Je n’étais pas jusqu’à présent militant politique ou associatif.

Dans ma famille on est Corse. J’ai passé toutes mes vacances au village
dans la maison de mon grand-père, le médecin du canton qui faisait ses
visites à cheval. Au village, presque 50 ans après sa mort, les gens en
parlent encore car que ce soit en pleine nuit à l’autre bout du canton,
que ce soit un bandit blessé ou un paysan qui n’ait pas de quoi payer,
il soignait. Dans les récits que me racontait mon père et dans les
expériences que j’ai vécu là-bas, j’ai appris et compris qu’on ne laisse
pas quelqu’un en danger sur le bord de la route, d’abord parce que c’est
la montagne mais aussi parce que c’est une question de dignité. Ou
d’honneur comme on dit.

J’ai la chance d’avoir des enfants et en tant que père avec la garde
partagée, j’ai pris cette tâche pas évidente très au sérieux. Pas
évidente car aujourd’hui le monde va mal que ce soit d’un point de vue
social ou environnemental alors au delà d’une “bonne situation”, ce que
je souhaite pour mes enfants, c’est qu’ils soient l’espoir d’un monde
meilleur.

Le Dimanche 16 octobre en rentrant en voiture de la fête de la brebis à
la Brigue avec ma fille de 12 ans, nous avons secourus 4 jeunes du
Darfour. Ce village français est dans la vallée de la Roya qui est
frontalière de Vintimille en Italie. C’est dans cette vallée que sont
régulièrement secourus hommes mais surtout femmes et enfants qui se
trouvent sur ces routes de montagnes et qu’on appelle migrants. Ces 4
jeunes étaient complètement perdus et se dirigeaient à pied, certains en
bermuda, vers les montagnes enneigées. Avec ma fille on les a ramené à
Nice, ils ont mangé et dormi avec nous dans mon appartement de 40m². Le
lendemain comme tous les jours d’école nous nous sommes levés à 6h15.
Ils sont venus avec moi déposer ma fille à l’école puis je les ai déposé
dans une petite gare peu surveillée par la police et je leur ai payé un
billet de train pour la première partie du trajet. Ils devaient
retrouver leur famille à Marseille.

C’était ma première action de secours envers ces “migrants”. Pourquoi je
l’ai fait ce jour là ? Jusqu’à présent avec mes enfants j’avais déposé
des vêtements à la croix rouge à Vintimille, des chaussures, un sac à
dos, pour aider mais aussi pour leur montrer qu’il y a des injustices
dans le monde et que chacun de nous peut faire quelque chose… Là
c’était la deuxième fois que je voyais un groupe sur le bord de la
route. La première fois j’avais hésité, je n’avais pas eu le courage,
mais cette fois ci il y avait ma fille et j’ai pu lui montrer l’exemple.

Le lendemain lundi 17 octobre, après une soirée chez des amis dans cette
même vallée, sur le retour vers Nice, je décide de m’arrêter dans ce
camp pour migrant à St Dalmas de Tende, un bâtiment désaffecté pour
colonies de vacances de la SNCF qui a été ouvert en urgence quelques
heures auparavant, sans autorisation, par un collectif d’associations
dont la Ligue des Droits de l’Homme, Amnesty International et un tas
d’associations nationales et locales. L’ouverture de ce lieu à fait
l’objet d’un communiqué de ces associations dans les médias. Je sais
bien que mon retour vers Nice est une opportunité d’en sortir
quelques-un de ce lieu sans eau ni électricité et ou la température en
pleine nuit ne doit pas dépasser 10 degrés. Je décide d’en ramener chez
moi et de les déposer à la gare le lendemain.

Ce sont 3 filles qu’on vient d’aller chercher à l’étage. Elles sont
contentes de ma proposition me dit on car elles sont attendues par une
association à Marseille pour être soignées. Quand je les vois mon coeur
se déchire. Elles ont peur, elles ont froid, elles sont épuisées, elles
ont des pansements aux mains, aux jambes, l’une boite en faisant des
grimaces de douleurs et l’autres ne peut pas porter son sac avec sa main
blessée. J’apprendrais plus tard que l’une d’elles est la cousine de la
jeune fille tuée sur l’autoroute vers Menton quelques semaines avant.
Elles ne parlent ni français, ni anglais. Il faut marcher une centaine
de mètres pour rejoindre ma voiture et cela prend très longtemps car
l’une marche très difficilement. J’en profite pour essayer de savoir de
quel pays elles sont. Erythrée. Une fois dans la voiture, je constate
qu’elles n’ont jamais utilisé de ceinture de sécurité. Je suis dans
l’embarras de m’approcher d’elles qui ont peur pour leur mettre la
ceinture. Elles n’ont pas peur de moi mais dans leurs yeux je lis
qu’elles savent que rien n’est gagné. Il ne faut pas être un génie pour
comprendre qu’au long des 6000 km qu’elles ont fait pour arriver
jusqu’ici, elles ont fréquenté la mort et le cortège d’horreurs qu’on
n’ose imaginer. Je démarre avec à mon bord ces filles dont je dois
prendre soin et que je dois amener à bon port. J’éteins la radio, la
situation est suffisamment incroyable.

Nous n’arriverons pas à Nice. Au péage de la Turbie les gendarmes nous
arrêtent et nous conduisent à la Police de l’Air et des Frontières. Ils
m’ont séparé des Érythréennes. Ce n’est pas clair ce qu’ils ont fait
d’elles mais je ne crois pas qu’elles aient été soignées. Elles auraient
été renvoyées au sud de l’Italie comme ça se fait souvent. Les policiers
m’ont dit qu’au moins l’une d’elle était mineure. Je n’ai pas réussi à
les protéger.

Après 36h de garde à vue, j’ai été libéré sous contrôle judiciaire. Ma
voiture a été saisie ainsi que mon téléphone et je n’ai pas le droit de
quitter Nice sauf pour emmener mes enfants à l’école mais il n’y pas de
transport en commun à moins de les réveiller à 5h30 du matin. Mon procès
est renvoyé au 23 novembre 2016 à 13h30 à la même audience que Cédric
Herrou membre d’associations humanitaires qui est également poursuivi
pour avoir aidé des étrangers.

Le lendemain de ma libération, alors que, coup du sort, j’effectuais un
point de compression sur un accidenté de la route qui se vidait de son
sang en bas de chez moi, un “jeune migrant” est mort percuté par une
voiture sur l’autoroute à Menton, il a été projeté par dessus le parapet
du viaduc et a fait une chute de plusieurs dizaines de mètres. Venu du
bout du monde, perdu sur l’autoroute et mort à 20 km de chez moi.

Mon geste n’est ni politique, ni militant, il est simplement humain et
n’importe quel citoyen lambda aurait pu le faire et que ce soit pour
l’honneur de notre patrie, pour notre dignité d’hommes libres, pour nos
valeurs, nos croyances, par amour ou par compassion nous ne devons pas
laisser des victimes mourir devant nos portes. L’histoire et l’actualité
nous montrent suffisamment que la discrimination mène aux plus grandes
horreurs et pour que l’histoire ne se répète plus, nous devons valoriser
la solidarité et éduquer nos enfants par l’exemple.

Pierre-Alain Mannoni